Témoignages

Les témoignages recueillis par les associations membres du CILCP sont destinés à être publiés sur ce site « Le déni, ça suffit ! ».

Par cette action, les victimes témoignent pour alerter l’opinion publique, les autorités compétentes ainsi que les instances internationales sur la réalité de leur vécu.

Par l’intermédiaire de ces témoignages, le CILCP demande l’ouverture d’un débat national sur le fléau social que constitue la pédocriminalité.

Par son action, le CILCP demande que la lutte contre la pédocriminalité soit déclarée grande cause nationale en France. Cette lutte doit être une priorité des instances internationales.

L’ensemble des personnes témoignant sur les supports du CILCP approuve le fait que ces publications soient transmises aux instances compétentes de l’Union européenne et de l’ONU.

Cet espace est un espace d'expression libre dédié aux victimes. Les opinions et ressentis exprimés n'engagent que leurs auteurs.

 

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12. Mathilde

Moi, Mathilde, 37 ans, j’ai été victime d’attouchements et de viols de la part de mon père dans mon enfance. Ces faits se sont déroulés pendant des années. Comme la plupart des enfants victimes, j’ai occulté cette vérité, la plaçant dans un coin de ma tête afin de pouvoir survivre. Par ailleurs, j’étais une petite fille sage, j’avais des bonnes notes à l’école, et j’aimais beaucoup mon Papa et ma Maman. Même si je n’avais pas d’amis, que je ne jouais pas, que j’étais triste, les adultes de mon entourage ne se sont jamais inquiétés pour moi. Je donnais l’illusion d’aller bien. En fait, je n’avais qu’une envie, c’était de disparaître. De mourir. J’espérais ne pas me réveiller le lendemain.

A 18 ans, j’ai raconté pour la première fois un souvenir encombrant. Ca a été un séisme dans la famille et dans ma vie. Ma mère m’a mise à la porte. Je me sentais coupable de dire du mal de mon Papa qui par ailleurs était si gentil et que tout le monde aimait bien. J’ai commencé une psychothérapie, j’ai cessé de voir mon père, et maintenu des liens compliqués avec ma mère, qui soutenait son mari.
J’ai fait des dépressions graves, eu envie de mourir, souvent.

Lorsque je suis tombée enceinte, j’ai compris qu’il était important que je porte plainte, pour que la honte change de camp. Jusque là, j’avais toujours maintenu les apparences, mais à l’intérieur, c’était un désastre. Je n’étais que honte et culpabilité. Je me détestais. Je me trouvais nulle, jamais assez bien, pas normale, je me reprochais tout. Je détestais mon corps que je vivais comme une cicatrice visible de ce que j’avais vécu.
J’ai porté plainte, et le rouleau compresseur judiciaire s’est mis en route. La famille s’est déchirée. J’ai été exclue de la famille, ainsi que mon frère et ma soeur. Ca semblait logique de soutenir la victime et pas l’agresseur, mais en fait, tout le monde a préféré s’en laver les mains. Les trois singes… on ne sait pas ce qui se passe entre ces enfants et leur père, il vaut mieux ne pas s’en mêler, ça les regarde.
Par « commodité juridique », les viols ont été requalifiés en attouchements et le procès a eu lieu en correctionnelle. Mon père a été condamné à 18 mois de prison, ce qui était considéré comme une peine lourde au regard de son âge et de l’ancienneté des faits. J’ai trouvé ça aberrant que l’ancienneté des faits puisse être considérée comme une circonstance atténuant la peine. Pour moi, c’est justement le reflet de la profondeur du traumatisme, et du temps qu’on met à retrouver ses souvenirs, son autonomie, à réunir ses forces pour porter plainte.

En pratique, il n’a jamais mis les pieds en prison. Moi, j’ai passé ma vie en prison. J’y suis encore souvent. Murée dans la dépression, la honte, la violence intérieure, la dégradation de ma propre image, l’incapacité à accéder au bonheur.

Après le procès, en thérapie, les souvenirs ont commencé à revenir, par  flashes. J’ai réalisé que ce souvenir que j’avais raconté quand j’avais 18 ans n’était qu’une toute petite partie de ce que j’avais subi. Que j’avais oublié quasiment toutes les scènes, par ce phénomène bien connu d’anesthésie traumatique et de sortie du corps.
Comment dénoncer ce qu’on ne sait pas avoir subi parce qu’on s’en est coupé ? Comment raconter ce qu’on ne peut revoir que par flashes, sensations corporelles, souvenirs flous, glissants, irréels ?
Mon père a raconté aux policiers une scène dont je n’avais pas souvenir. Un de mes cousins m’a raconté des scènes dont il a été témoin, me concernant, et dont je n’ai aucun souvenir.
Mes flashes et ces témoignages me conduisent aujourd’hui à penser que ma mère a participé, occasionnellement, à ces scènes, et que mon père n’agissait pas toujours seul, mais avec des « amis ».
C’est affreux d’imaginer que d’autres enfants ont subi, et subissent peut-être encore ce que j’ai vécu, par mon père ou ses amis. Et que je ne peux pas le dire, le dénoncer, les protéger.

Aujourd’hui, je suis toujours exclue de ma famille. Je ne suis plus invitée aux fêtes de famille, et j’élève seule mes deux enfants sans aucun soutien familial.
Dernièrement, comme s’il cherchait à nous éliminer de l’arbre généalogique, mes parents ont même signé un acte notarié visant à nous deshériter. Heureusement, nous avons pu nous y opposer et la justice n’a pas entériné cet acte.

J’ai la grande chance d’avoir un frère et une soeur avec qui nous sommes solidaires. Nous nous soutenons et avons effectué toutes les démarches judiciaires ensemble. En ce qui les concerne, ils sont limités, non seulement par leur mémoire, mais aussi par la prescription. La plainte au pénal n’a pas pu être poursuivie pour ce qui les concerne. Ils ont engagé une action au tribunal civil, un nouveau parcours du combattant.

Aujourd’hui, même si j’ai eu la victoire juridique, les séquelles psychologiques et physiques sont toujours là. Grâce à mon travail sur moi, je vais beaucoup mieux. Mais la dépression, le rapport compliqué au corps, au couple, la difficulté à ressentir les élans de vie sont toujours là, prompts à revenir.
J’atteste sur l’honneur la véracité des faits évoqués.